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L'héritage suédois : Jo Bonnier, le pionnier

Après 23 ans d’absence, la Suède retrouvera un pilote sur les grilles de départ du Championnat du Monde de Formule 1, en la personne de Marcus Ericsson. L’occasion pour Fan-F1 de revenir sur les pilotes suédois marquants de l’histoire de la discipline.

© Bengt Ason Holm - Jo Bonnier, à droite, et sa célèbre barbichette© Bengt Ason Holm - Jo Bonnier, à droite, et sa célèbre barbichette

La Suède n’a pas enfanté, comme d’autres pays, une kyrielle de pilotes de F1 : en réalité, seuls neuf Suédois ont, un jour, pu s’élancer à l’assaut du premier virage d’un Grand Prix. Le premier d’entre eux fut Jo Bonnier.

Une passion contrariée
Issu d’une riche famille suédoise d’origine allemande ayant bâti sa fortune dans l’édition (la maison Bonnier existe d’ailleurs encore), Joakim Bonnier, né le 31 janvier 1930, fut très jeune attiré par les sports mécaniques. Comme souvent, ce désir entrait en contrariété avec les volontés familiales qui lui traçaient un brillant avenir de médecin. Las, face à des résultats scolaires peu encourageants, il fut alors décidé que "Jo" serait finalement un homme d’affaires. Nouvel échec. Il est alors envoyé en France pour étudier la distribution de journaux et le journalisme.

Durant ce séjour, Bonnier est au volant d’une MG, que son père lui a acheté spécialement pour le voyage. C’est, pour ainsi dire, l’élément le plus intéressant de ce périple dans l’Hexagone. Il s’inscrit d’ailleurs à une course de 12 heures mais ne peut en prendre le départ. La raison ? Il va démolir sa voiture en heurtant une Jeep sur un boulevard parisien. Il s’en sort bien, quoiqu’avec une coupure au niveau de la lèvre supérieure ; pour la masquer, il décidera de se laisser pousser la moustache, puis la barbe. Ce look distinctif deviendra une marque de fabrique pour le jeune Suédois, qui sera notamment surnommé « Barbita » par les tifosi.

De la vente à la course
Après son service militaire, il monte une affaire de négoce de voitures. Celui que l’on surnommera "JoBo", impressionnant polyglotte (il savait parler couramment 6 ou 7 langues, un atout pour le business), ne renonce pas pour autant à sa passion et prendra enfin part à sa première course, sur glace, en 1953. L'année suivante, il devient distributeur pour Alfa Romeo en Suède (après avoir travaillé pour Peugeot à Stockholm). Ce poste lui permet de piloter une des Disco Volante de la marque italienne, ce qu’il ne tarde pas à faire sur glace, avec un certain succès. En 1955, après une victoire de prestige sous les yeux de quelques pointures de l’époque (Fangio et Moss notamment), il décide de se lancer dans une carrière internationale, sans l’aide de sa famille.

L’heureux hasard de la F1
Il arpentera les paddocks européens avec son ami américain Herbert MacKay-Fraser (qui décédera en course, à Reims, en 1957), au volant d’un vieux bus sur lequel est inscrit "Scuderia Bonnier". La saison 1956 est une année de « bohème » pour Jo qui remporte plusieurs succès probants et intègre Maserati. Cette même année, en marge du Grand Prix d’Italie de Formule 1, il s’inscrit à une course de GT. Mais, dans l’équipe officielle de F1, l’un des pilotes titulaires, Luigi Villoresi, est souffrant. Si ce dernier prend le départ et boucle trois tours, il ne peut pas en faire plus. Il laisse alors son volant à un Jo Bonnier qui ne s’était alors jamais assis dans une Formule 1. Le baptême sera de courte durée : six petits tours et puis le moteur s’en va.

Mais Jo a mis le doigt dans l’engrenage. En 1957, il s’engagera sur quatre GP au volant d’une Maserati 250F privée. En 1958, c’est la saison complète qui lui est promise : il engage sa propre structure et signe des performances suffisamment intéressantes pour se voir offrir le volant d’une BRM P25 de l’écurie Owen (l’écurie officielle BRM) pour les deux dernières manches du championnat. La première, à Monza, est catastrophique : Jo est victime d’un accident et sa monoplace prend feu. Indemne, il peut s’engager pour le dernier Grand Prix, au Maroc. Lors de cette course, il parvient à se mettre en valeur en terminant 4ème, inscrivant ainsi ses premiers points en F1.

La victoire à Zandvoort
En 1959, toujours au volant de la BRM P25 – qui se révèle être une voiture peu fiable – Jo Bonnier réalisera la plus grande performance de sa carrière. Lors de la troisième épreuve de la saison, à Zandvoort, il effectue la course parfaite : parti de la pole devant Jack Brabham, il résiste une partie de la course aux Cooper avant de profiter de la défaillance mécanique de Stirling Moss pour s’imposer. Le Suédois offre sa première victoire au Royaume scandinave et à BRM, mais le reste de la saison sera moins fructueux puisqu’il n’inscrira que deux points supplémentaires, en finissant cinquième sur l’étonnant circuit de l’A.V.U.S., en Allemagne.

Jo Bonnier, BRM P25, Monaco 1960
La saison 1960 ne sera pas bonne pour Bonnier qui ne fait pas mieux que deux cinquième positions. En parallèle de sa carrière en F1, il dispute avec Porsche plusieurs courses, dont la prestigieuse Targa Florio qu’il remporte avec Hans Herrmann, tout comme la manche de F2 disputée sur la Südschleife du Nurburgring. Ces succès lui ouvrent les portes de l’écurie Porsche officielle en Formule 1 pour les saisons 1961 et 1962.

Mais, là encore, tout n’est pas rose : les voitures allemandes sont plus fiables que les BRM, mais son équipier Dan Gurney le domine nettement. L’Américain signera, sur ces deux saisons, quatre podiums dont la seule et unique victoire de Porsche, au Grand Prix de France 1962, quand Jo ne fera pas mieux que cinquième. Si, en 1961, beaucoup d’observateurs s’accordaient à dire que Bonnier rivalisait en vitesse avec Gurney, le tragique décès de son ami Wolfgang von Trips lors du Grand Prix d’Italie sera le réel point de départ de son déclin.

Retour aux privées et fin de carrière en F1
Après le retrait du constructeur allemand, fin 1962, Jo Bonnier trouve refuge au sein de l’écurie privée de Rob Walker. La première saison sera moyenne, avec comme meilleurs résultats, deux cinquième places en Belgique et au Mexique, au volant d’une Cooper. Les choses ne s’arrangeront guère par la suite : il ne rentre que deux fois dans les points en 1964 et ne sera même pas classé en 1965.

A partir de 1966, il engage sa propre écurie et ne fait courir que des voitures lui appartenant. L’une d’entre elles sera la Cooper T81 avec laquelle il signera, jusqu’à la fin 1967, trois sixième positions. En 1968, il s’offre une McLaren M5A : il parvient à terminer 6ème en Italie. Finalement, le dernier "coup" de sa carrière en F1 aura lieu au Grand Prix du Mexique cette saison-là : après avoir accidenté sa McLaren lors des essais, Bonnier parvient à se faire prêter la voiture de réserve de l’équipe Honda, qu’il n’a jamais pilotée. Il terminera tout de même 5ème de la course, sa meilleure performance depuis 4 ans.

La saison 1968 est sa dernière année complète : il ne courra plus que par bribes, entre 1969 et 1971, préférant s’impliquer dans d’autres disciplines et aussi, en tant que président de l’Association des pilotes de Grand Prix (GPDA), militer pour le renforcement de la sécurité, porté qu’il était par un Jackie Stewart véhément et revendicateur. La dernière course de celui que l'on surnomme aussi "Gentleman Jo" en Formule 1 aura lieu sur le circuit de Watkins Glen, en 1971. Il ne verra pas le drapeau à damier, arrêté qu’il est par une panne d’essence sur sa McLaren M7C. Prenant le mot « raccrocher » au pied de la lettre, il ira jusqu'à suspendre sa McLaren-BRM de 1967 à l’un des murs de sa maison suisse.

Lola et Le Mans, dernières aventures…

Extrait du Jeux F1 2013
S’il est redevenu un homme d’affaires fructueuses, représentant en Europe continentale de la marque Lola, JoBo n’en reste pas moins un passionné. En 1972, il décide de s’engager une nouvelle fois au Mans, à bord d’une Lola officielle de l’équipe dont il est le manager, dans le but d’essayer de bien figurer sur une course qu’il n’a jamais gagnée ; pire, il n’a terminé qu’une fois lors de ses douze participations (à la 2ème position, en 1964). La treizième ne lui portera pas chance.

Le dimanche 11 juin 1972, aux alentours de 8h00, sa Lola T280, qu’il partage avec Gérard Larrousse et Gijs van Lennep, est classée huitième en raison de nombreux problèmes qui l’ont retardée après une bonne entame de course (il avait mené la course à la surprise générale devant l’armada Matra). Jo est alors parmi les plus rapides sur le circuit : sachant peut-être sa voiture proche de l’abandon, en raison d'un problème d'échappement, il tenterait de laisser sa marque en réalisant le meilleur tour, avec peu de carburant à son bord.

Toujours est-il qu'à l’approche du virage d’Indianapolis se profile devant lui une Ferrari GT, bien plus lente. Dans la courbe rapide, celui qui avait écrit en 1961 « Pendant une course, vous pouvez doubler par n’importe quel côté, mais vous le faites généralement par la gauche » passe par la droite, plongeant à l’intérieur. Après avoir mordu le bas-côté, il percute la Ferrari pour finalement s’envoler dans les arbres autour de la piste.

Ainsi s’éteignait Jo Bonnier, à l'âge de 42 ans, après une carrière remplie et variée durant laquelle il côtoya plusieurs générations de pilotes et aborda quasiment toutes les catégories du sport automobile. Présents à son enterrement, Graham Hill, de sa génération, et Jackie Stewart, de 9 ans son cadet, seront les symboles de sa longévité au haut niveau. Surtout, au moment de sa disparition, la présence en F1 d’espoirs suédois du sport auto, Reine Wisell et un certain Ronnie Peterson, démontre que la relève de Bonnier le pionnier est assurée…


Avec l'aimable participation de M. Alain Hache et M. Olivier Favre
Crédits photos :
- 1ère photo : Jo Bonnier à Monaco 1960, auteur inconnu
- 2ème photo : Jo Bonnier au volant de la Lola T70, Bengt Ason Holm


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4 réactions sur cet article Donnez votre avis
Aifaim
Aifaim :
A Monaco 1960, Bonnier avait délaissé sa vieille P25 pour une P48. Il effectuera 17 tours en tête avant que Stirling Moss le dépasse. Suspension arrière brisée en fin de course, il sera néanmoins classé 5e.
Il y a 57 mois
Aifaim
Aifaim :
Parmi les éléments à prendre en compte pour son accident fatal, il faut reconnaître que Jo Bonnier était physiquement très fatigué par ses activités professionnelles qui nécessitaient de nombreux voyages. En corollaire, il ne pilotait presque plus : fatigue et manque d'entraînement ...
Il y a 57 mois
Aifaim
Aifaim :
Où Ericsson placera-t-il le curseur de sa carrière ? Au niveau de Peterson, le flamboyant ? Des espoirs non aboutis, Stephan Johansson et Reine Wissell ? Du si prometteur Gunnar Nilsson, terrassé par un cancer ?
Au soir du 30 mars, à Sepang, il aura déjà dépassé Conny Andersson, Bertil Roos et Torsten Palm qui participèrent à un unique grand prix. La victime suivante devrait être Slim Borgudd et son compteur bloqué à 10 courses mais assorti de 1 point au championnat du monde.
Il y a 57 mois
Aifaim
Aifaim :
La photo date très probablement de 1969, année durant laquelle Bonnier courait sur une Lola T70 appartenant à la scuderia Filipinetti. Son équipier (casqué sur la photo) était le suisse Herbert Müller. L'année suivante, sous ses propres couleurs, le suédois sera épaulé par Reine Wissell, un compatriote prometteur ...
Il y a 57 mois
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