F1 - Avant-Goût du Grand Prix d'Italie

Temple de la vitesse, Monza, qui accueillera ce week-end le Grand Prix d'Italie, est aussi l'un des circuits où pilotes et spectateurs ont payé le plus lourd tribut pour leur passion. L'occasion pour Motorsinside.com de revenir sur deux accidents majeurs de l'Histoire du Sport Automobile et rendre hommage aux victimes.
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En Mars dernier, la BBC diffusa un magnifique documentaire retraçant les heures les plus sombres de la F1 : Grand Prix – Les années meurtrières. Dans ce document – que vous retrouverez en intégralité et en version originale, en bas de cet article -, Emerson Fittipaldi, double champion du monde de Formule Un déclarait : « Quelque chose allait terriblement mal. J'adorai ce sport mais ça tournait mal. Je priais Dieu pour savoir si je devais continuer ou pas. »

Le champion du monde 1972 et 1974 a en effet vécu avec la mort comme contexte pendant toute sa carrière, assistant au décès de 10 de ses collègues pilotes – sur les 31 pilotes morts en F1. Le brésilien effectua d'ailleurs ses grands débuts dans les conditions les plus tragiques. En effet, engagé par Colin Chapman comme 3ème pilote pour épauler Jochen Rindt, le pauliste sera confronté à la perte de son leader dès son 4ème Grand Prix... à Monza.

Durant cette période ô combien meurtrière de la F1, Monza est effectivement le théâtre des pires drames et c'est, symboliquement, sur le circuit italien que disparut le seul champion du monde à titre posthume de la F1 : Jochen Rindt. D'autres gloires de la Formule Un ont laissé leur vie sur le terrible autodrome, d'Alberto Ascari, lors d'essais en 1955, à Ronnie Peterson, en 1978, sans oublier Wolfgang Von Trips en 1961.

L'accident de l'allemand est d'ailleurs, aujourd'hui encore, celui ayant eu les pires conséquences, en Formule Un, avec 15 spectateurs tués. Car, s'il est coutume de dire que le circuit lombard, en plus de l'âme qui l’habite, est fort d'une popularité exemplaire dont l'envahissement quasi systématique de la piste lors de la cérémonie du podium n'est que le témoignage le plus visible, il convient cependant de rappeler que Monza est le circuit où les spectateurs ont payé leur plus lourd tribut.

Ainsi, parmi les 72 victimes d’accidents mortels, toutes compétitions confondues, qui ont eu lieu sur le circuit de Monza, 38 étaient des spectateurs. Sur le Nürburgring et Indianapolis – qui ont tous deux tués plus de pilotes de F1 que Monza – on compte respectivement 63 et 66 victimes d’accidents mortels où les spectateurs semblent finalement avoir été relativement épargnés, 4 spectateurs étant décédés sur le circuit allemand, 7 sur le mythique circuit des 500 miles. Finalement, seul le circuit du Mans fut plus meurtrier que Monza avec 115 morts dont 87 spectateurs, en grande partie lors du drame de 1955. Revenons donc sur deux des accidents les plus meurtriers de l’Histoire du sport automobile et qui eurent pour décor le mythique circuit de Monza.

C'est en février 1922 que l'Auto Club de Milan, pour célébrer ses 25 ans, entame la construction d'un circuit automobile. En réalité, seront créés deux circuits imbriqués : un anneau de vitesse et un circuit routier qui se confondent dans la ligne droite des stands. Après à peine plus de 6 mois de travaux, Monza accueille son premier Grand Prix d'Italie – qui a été inauguré, en 1921, sur le circuit de Brescia. A peine foulé par les pilotes que le circuit lombard fait une première victime en la personne de l'Allemand Gregor Kuhn, alors que seuls 3 pilotes voient la ligne d'arrivée après un peu moins de six heures de course. Les deux éditions suivantes seront marquées, chacune, par la mort d'un pilote : l'Italien Ugo Sivocci en 1923 et le Polonais Louis Zborowski l’année suivante.

Mais le pire reste à venir. Le mardi 11 septembre 1928, dans l'après-midi, plus de 100.000 personnes, parmi lesquels Louis Chiron, vainqueur deux jours plus tôt, se pressent à Monza pour assister aux funérailles d'Emilio Materassi et des 22 victimes d'un horrible accident, intervenu au 17ème tour de la course.

Né le 30 octobre 1894, non loin du Mugello – qui n'était pas encore un circuit -, Emilio Materassi, après avoir un temps exercé en tant que chauffeur de bus, ouvre un atelier de réparation automobile où il développe sa première voiture de course : l'Itala Special, également surnommé le Gros Canari à cause de son poids – plus de deux tonnes – et de sa livrée jaune. Pour sa première course, en 1922 et au Mugello naturellement, l'Italien se classe en 8ème place. Pilote émérite, en courses routières comme en courses de côtes, il termine deuxième derrière un certain Antonio Ascari – le père d'Alberto -, lors de la montée de Parma-Poggio 1924. L'année suivante, il remporte de nombreuses victoires, notamment au Mugello et rejoint l'écurie Diatto pour le Grand Prix d'Italie en 1925. Le pilote occupe la 5ème place lorsqu'il est victime, au 39ème tour, d'un problème mécanique qui le contraint à l'abandon.

En 1926, sentant que son Itala n'est plus en mesure de rivaliser avec ses rivales, Materassi s'engage avec une Maserati 1500 pour le Kilomètre Lancé de Rimini où il bat Luigi Fagioli sur une voiture identique. En 1927, désormais avec une Bugatti T35C, il file de succès en succès, du Grand Prix de Tripoli à celui de San Sebastian, en accrochant, au passage, la Targa Florio à son palmarès. Ambitieux, le pilote italien envisage alors de devenir le team manager de Bugatti mais se heurte au refus d'Ettore Bugatti. Materassi décide alors de former sa propre structure en rachetant l'écurie Talbot-Darracq. Materassi fut d'ailleurs le premier à utiliser le nom de Scuderia, quelques mois avant Tazio Nuvolari et surtout quelques années avant un certain Enzo Ferrari.

La Scuderia Materassi et la Scuderia Nuvolari – qui engage, elle, des Bugatti – ne tardent pas à entrer en rivalité. Lors du Grand Prix de Tripoli, Nuvolari porta réclamation et obtînt la disqualification des Talbot de la Scuderia Materassi. Après la première victoire de son écurie, signée par un de ses coéquipiers sur le circuit de Crémone, Materassi s'impose une nouvelle fois dans sa carrière au Mugello.

Arrive alors le Grand Prix d'Italie 1928. Qualifié en 3ème position, Materassi rencontre rapidement des problèmes qui le contraignent à passer à deux reprises par les stands en début de course. Il est approximativement 11h30 lorsque, dans le 17ème tour de course, Materassi tente de dépasser la Bugatti de Giulio Foresti dans la ligne droite principale. Materassi touche une des roues arrière de la Bugatti et perd le contrôle de sa Talbot qui, à pleine vitesse, finit sa route dans les tribunes. Dans un entretien publié par Autosprint en 1979, Pasquale Borracci, ingénieur et témoin de l'accident, assure cependant qu'il n'y a eu aucun contact entre les deux voitures, que la Talbot de Materassi n'a souffert d'aucune panne mécanique et qu'il en a simplement perdu le contrôle en passant sur l'herbe pour essayer de dépasser Foresti.

Toujours est-il que, quasiment tué sur le coup, Materassi emporta avec lui une vingtaine de spectateurs – les journaux hésitant alors entre 22 et 27 victimes. Parmi eux, les frères Nessi, Luigi et Mario, venus de Bergame assister à la course, tout comme Luigi Zanoni, Felice Nava (ou Nara selon les sources) et Mauro Broletti. Venus de Milan, Aldo Pestalozzi et sa fiancée, Ida Cavoli, perdirent également la vie ce jour-là, en assistant à la course. Trois jours après la course, Luigi Perego, 13 ans, succomba à ses blessures, tout comme Giovanni Brusati, décédé neuf jours après l'accident, sans jamais avoir repris conscience.

Jusqu'au désastre du Mans 1955, ce Grand Prix d'Italie 1928 restera comme le plus important en termes de victimes. Et pourtant, signe que la mort faisait alors partie intégrante de la course, cette dernière continua, seuls les pilotes Talbot de la Scuderia Materassi se retirant de la course, mais le Grand Prix d'Italie fut tout de même annulé les deux années suivantes.

D'autres accidents émaillèrent le circuit lombard dont l'accident de Luigi Arcangeli lors du Grand Prix d’Italie 1931, tuant sur le coup deux spectateurs situés dans une zone interdite aux abords des Lesmo, puis le décès de trois pilotes lors du Grand Prix d’Italie 1933, dans deux accidents distincts. Ceci n'empêcha cependant pas Monza de figurer au calendrier du nouveau championnat du monde de Formule Un dès sa première saison et force est de constater que, si le circuit continua d'être le tombeau de pilotes comme Ascari, la F1 fut cependant épargnée... jusqu'en 1961.

Le dimanche 10 septembre 1961 aurait en effet dut être une fête. Réunie à Monza, la famille Ferrari pouvait espérer coiffer la couronne mondiale des pilotes, disputée entre les deux pilotes de la maison, Phil Hill et Wolfgang Von Trips, le tout devant une foule plus dense que jamais, amassée aux abords du circuit. Mais pourtant, lorsque l'américain dépasse la ligne d'arrivée, assuré de la couronne mondiale, l'humeur n'est plus aux festivités.

Un peu plus de deux heures auparavant, Wolfgang Von Trips s’élance pour la première fois de sa carrière de pilote de F1 en pole position d’un Grand Prix où il lui suffit de gagner ou de finir deuxième devant Hill pour devenir le premier champion du monde allemand. Les qualifications ont d’ailleurs été dominées par Ferrari, la première voiture n’appartenant pas à l’armada italienne, la BRM de Graham Hill, accusant deux secondes et demie de retard. L’Allemand prend cependant un piètre envol et, au bout du premier tour – anneau de vitesse inclus -, n’est plus que 6ème. Von Trips ne tarde cependant pas à prendre le dessus sur Jack Brabham entre les deux Lesmo puis sur Jim Clark à la sortie du deuxième Lesmo, pour s’emparer de la 4ème place… de façon bien provisoire. En effet, Brabham réussit à profiter de la lutte entre Clark et Von Trips pour faire d’une pierre deux coups et s’emparer de la 4ème place, quelques centaines de mètres plus loin. A l’abord de la ligne droite précédant la Parabolica et avec une voiture plus lourde et puissante que la Lotus de Clark, Von Trips freine plus tôt que l’écossais qui entend saisir cette chance pour reprendre la place perdue en se glissant à l’extérieur : « Trips était devant moi, au milieu de la piste. Soudainement, il a ralenti. Comme ma Lotus était plus rapide, j’ai essayé de le dépasser. Dans le même instant, la Ferrari s’est rabattu sur la gauche et la collision était inévitable » témoignera Jim Clark après la course.

Et en effet, lorsque l’Allemand se rabattit, Clark ne put éviter l’accrochage et la Ferrari de Von Trips, déstabilisée, s’écrasa contre le talus latéral en heurtant la foule avant de retomber sur la piste. Les autres voitures éviteront la carcasse de la Ferrari Dino 156 : ce sera là le seul miracle. Alors qu’il ne portait pas de harnais de sécurité, le corps de Von Trips est projeté hors de la Ferrari dès le premier impact et atterrît sur le bas-côté. En évitant de percuter la Ferrari gisante sur le macadam, Carel Godin de Beaufort reconnaît le corps inanimé de l’Allemand au bord de la piste. Quelques instants plus tard, Jim Clark s’extirpe de sa voiture et se dirige vers le corps de Von Trips mais ne tarde pas à comprendre qu’il n’y a plus d’espoir.

Une nouvelle fois cependant, le drame n’arrête pas la course, les pilotes devant s’accommoder des secouristes présents sur le circuit. Dans la foule, onze spectateurs sont morts. Le lendemain, trois autres spectateurs succombèrent à leurs blessures parmi lesquels le petit Roberto Brambilla, 6 ans. Le 14 septembre, l’accident de Monza fera une 15ème et dernière victime en la personne de Renato Janin.

Couronné dans le sang, Phil Hill ne recevra pas les honneurs de pouvoir aller chercher sa couronne à domicile, lors de la manche de clôture du championnat, Ferrari ayant décidé de ne pas aller aux Etats-Unis pour respecter une période de deuil. L’américain confiera plus tard qu’il voulait gagner « mais pas à ce prix-là. » L’accident mais aussi l’acquisition de son premier titre eurent un impact sur l’approche du pilote Ferrari, comme il le confira à Monza, en 1962, alors qu’il s’apprêtait à quitter la Scuderia : « Je n’ai plus besoin de courir, de gagner. Je ne suis plus autant affamé. Je n’ai plus envie de prendre le risque de me tuer. »

Dès le lendemain de la course, la presse commente le manque de sécurité en Formule Un et plus particulièrement sur le circuit de Monza qui abandonnera définitivement son anneau de vitesse. Mais le comportement de Jim Clark fait également les choux gras des médias. Jugé responsable dans un premier temps de l’accident, l’écossais quittera maladroitement l’Italie le jour même, ce qui ne plaidera pas en sa faveur. En 1963, alors qu’il coiffe sa première couronne mondiale, à Monza, le pilote Lotus se vit remettre une citation à comparaitre dans le cadre de l’enquête sur les circonstances de l’incident, la fin, selon Jim Clark, « plutôt misérable, de ce qui aurait dû être le plus beau jour de [sa] vie. » L’écossais allait cependant être lavé de tous soupçons par un non-lieu dans les mois qui suivirent.

Le circuit de Monza est donc l’occasion de rappeler que, si les talents les plus prometteurs y ont laissé la vie comme Ascari, Von Trips, Rindt ou Peterson, les spectateurs y ont également eu leur part de drame, devant faire face à un risque qui, contrairement aux pilotes, ne faisait pas nécessairement partie de leur passion. Ainsi dédierai-je cet article à Fritz Kuhn, Enrico Giaccone, Ugo Sivocci, au Comte Louis Zborowski, Potito Franciosa, Mario Beltrami, Ercole Biroli, Mauro Broletti, Ida Cavoli, Teresina Elrich, Enrico Facolli, Francesco Ferrari, Mario Galbioli, Michelini, Giuseppe Mona, Felica Nava, Luigi Nessi, Mario Nessi, Mario Nobile, (ledit) Omenognu, Aldo Pestalozzi, Mario Scioli, Giovanni Vaccari, Luigi Zanoni, Emilio Materassi, Luigi Perogo, Giovanni Brusati, Luigi Arcangeli, Fortunato Ponti, Leone Sartori, Baconin Borzacchini, Giuzeppe Campari, Stanislaus Czaykowski, Rudolf Heydel, Ignazio Radice Fossati, Aldo Marazza, Renzo Cantoni, Emilio Villoresi, Alberto Ascari, Ron Searles, Nino Crivellari, Alfredo Tinazzo, Phil Green, Glicerio Barbolini, Albino Albertini, Mario Brambilla, Franca Duguet, Luigi Fassi, Giuseppina Lenti, Luigi Motta, Paolo Perazzone, Claudia Polognoli, Augusto Camillo Valleise, Franz Waldvogel, Laura Zorzi, Wolfgang von Trips, Roberto Brambilla, Luigi Freschi, Rinaldo Girod, Renato Janin, Marcello de Luca, Norberto Bagnalasta, Tomy Spychiger, Bruno Deserti, Roberto Parodi, Attilio Zuppini, Boley Pittard, Jochen Rindt, David William Bartropp, Silvio Moser, Ronnie Peterson et Paolo Gislimberti.
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