Interview – Franck Montagny (Canal+) : chez les pilotes actuels, « il manque parfois un côté gladiateur ! »

Interview – Franck Montagny (Canal+) : chez les pilotes actuels, « il manque parfois un côté gladiateur ! »

Entretien sans concession avec le troisième pilote de la grande époque Renault, reconverti en homme de terrain et consultant pour Canal+ depuis 2013. Parmi les points soulevés, des pilotes trop à l'économie et un règlement trop compliqué.

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© Alexandre Lepère / Motors Inside - Franck Montagny s'épanouit toujours comme consultant pour Canal+ !
© Alexandre Lepère / Motors Inside - Franck Montagny s'épanouit toujours comme consultant pour Canal+ !
Il arpente la pit-lane depuis 2013 comme consultant pour la chaîne cryptée. Aérodynamique, pneumatiques, power unit... Franck Montagny apporte un vrai plus aux téléspectateurs en complément du tandem Fébreau-Villeneuve en cabine. Nous avons eu l'opportunité de le rencontrer dans le paddock de Monaco : un entretien d'une vingtaine de minutes autour de son job de consultant, sa carrière de pilote (7 départs en Formule 1 pour Super Aguri en 2006) et sur la saison actuelle... franc-parler garanti.

Franck, c'est déjà ton septième Grand Prix de Monaco en tant que consultant pour Canal+... est ce que tu as toujours encore la même grinta qu'au tout début en 2013 ?

« Eh bien déjà tu me l'apprends : je n'avais pas compté ! Les voitures changent tout le temps donc oui j'ai toujours la grinta comme tu dis ! Alors forcément, il y a des trucs qui m'ennuient : mais je m'interdis de m'ennuyer sur ce que je fais, sinon je ne suis pas bon. L'avantage à Canal, c'est que je fais plusieurs choses : je fais aussi du commentaire en cabine de temps en temps. C'est une bonne chose, ça veut dire que je ne suis pas mauvais dans ce que je fais (rires) ! »

Quelle a été ton évolution au fur et à mesure des années : j'imagine de plus en plus d'aisance ?

« Ça a été très dur au début : Thomas (ndlr : Sénécal, rédacteur en chef des sports mécaniques sur les chaines Canal) me faisait des marques au sol pour que je ne bouge pas, vu que je suis hyper-actif ! Etre face à la caméra est toujours un truc qui m'a dérangé. Maintenant ça va : j'ai trouvé le bon feeling avec mon cameraman, pour tout donner les bonnes images au téléspectateur. »

Comment prépares-tu ces différentes interventions pendant le week-end : tu as garde beaucoup de contacts au sein des équipes ?

« C'est ça ! Je connais beaucoup de mécaniciens : en Formule 1, j'ai travaillé pour Renault, pour Honda et pour Toyota. J'en retrouve souvent dans les garages aujourd'hui. J'ai toujours été plus proche de la base du team que du haut avec le management. »

«  Avec les voitures, je joue au jeu des sept erreurs par rapport à la dernière course : je fais mes fiches avant, et je checke quand je suis dans la pit-lane. Si j'ai un doute, je demande aux ingénieurs. »



Qu'est-ce qui te plaît le plus dans ton job à Canal + : la rubrique "le tour de Franck" ?

« Oui, ça, ça me plait ! Mais c'est deux minutes et un peu trop court : je ne peux parler que de deux virages alors que je pourrai parler du circuit pendant deux heures ! Après, ce qui est cool aussi, c'est que même si les F1 ont énormément évolué, je n'ai pas besoin d'expliquer des choses très précises sur la réglementation actuelle pour le grand public.  »

« Je me suis aperçu qu'il y a des choses qui ne servent pas du tout au téléspectateur. Le seul truc qui rentre dans son oreille, et ce n'est pas péjoratif, c'est du visuel, comme la fuite d'huile. Ça c'est important ! Même moi en roulant dans les voitures, c'était l'élément visuel par excellence qui me disait si je pouvais continuer avec mon moteur ou pas. »

En t'écoutant, j'ai l'impression qu'il y a des choses que tu n'apprécies pas vraiment dans la réglementation actuelle...

« Il y a particulièrement un truc qui me rend fou : quand il pleut, le pilote ne sort pas. Je pense souvent au téléspectateur : quelle honte pour lui! Il faut laisser gérer les pilotes. Quand je vois Jacques Laffite ou Henri Pescarolo dans les années 70-80, ils mettaient leur vie en danger chaque week-end. Je comprends l'évolution liée à la sécurité, mais il manque parfois un côté gladiateur aujourd'hui.
 »


« Il y a aussi un deuxième truc qui me gêne, c'est le manque de fatigue des pilotes : il faut qu'ils soient plus éprouvés à la fin des Grands Prix ! Quand je faisais 140 tours dans une Renault en essais, le lendemain j'étais raide partout. Aujourd'hui, les pilotes du plateau roulent à huit secondes de leur temps en course, à cause des pneumatiques, c'est trop facile pour eux. Déjà moi, à quatre secondes de ma référence, j'étais tranquille... alors eux !  »

« Il suffit de voir les cheveux des gars sur le podium : ça ne transpire pas beaucoup ! Les pilotes transpirent plus en faisant un footing d'une heure ! Il y a quand même un problème... »



Parlons maintenant de ton passé de pilote : quel est ton moment le plus fort au volant d'une F1 ? Ton passage chez Super Aguri en 2006 ?

« Ah non, pas du tout ! Chez Super Aguri, j'ai saisi une opportunité mais je roulais dans une voiture plus vieille de deux ans et je pesais 12 kg de plus que Takuma (ndlr : Sato) mon équipier. Quoi qu'il arrive, j'avais toujours un handicap d'une demi-seconde au départ. Mais au moins, j'ai bouclé ma boucle en tant que pilote de F1.

En fait, mes moments les plus forts étaient avec Renault comme troisième pilote :j'ai mis au point les réglages pour Jarno (ndlr: Trulli) en 2004 quand il s'impose à Monaco ! C'est moi qui ai apporté les pièces, je faisais partie du truc, j'ai quand même fait 50 000 kilomètres d'essais en trois ans (entre 2003 et 2005 ). C'est aussi la raison pour laquelle j'ai préféré quitter la F1 en 2008... »


« Chez Toyota, j'étais troisième pilote en 2007 mais finalement, j'ai juste porté une veste dans le paddock » 



Justement, tu vois un lien entre ta situation de l'époque et celle d' Esteban : est-il condamné à ne jamais revenir dans un baquet ?

« La vraie différence avec moi c'est qu'Esteban fait du simulateur : il est impliqué dans l'équipe et ne fait pas que porter une veste attendre. Son horizon est bouché mais Mercedes a la volonté de placer ses jeunes pilotes : je le verrai bien chez Williams l'année prochaine à la place de Kubica. Parce que rentrer chez Mercedes, en ce moment c'est impossible ! »

Tu parles de Mercedes :penses-tu que l'équipe va continuer à dominer toute la saison ?

« Ah oui c'est sur ! Même si parfois j'aimerais bien plus de bagarre devant. Des fois je suis même un peu un bisounours, j'annonce à l'antenne que Ferrari est là aux avants-postes avant les qualifications, alors qu'en fait, pas du tout ! Ce n'est même pas pour faire de la pub mais j'aimerais juste qu'il y a une victoire Mercedes un week-end, puis Ferrari un autre week-end... ce n'est pas ça cette saison. Ce qui est sur chez Ferrari, c'est qu'il y a un problème avec le train avant : la voiture ne tourne pas bien ! »

Sur les pilotes du plateau 2019, lequel t'impressionne le plus?  

« (Sans hésitation) Charles (Leclerc)  ! C'est celui qui a le mieux réussi son intégration en Formule 1 parmi les jeunes pilotes arrivés récemment. Mais je suis aussi impressionné par Lewis (Hamilton) : il se met en danger tous les week-ends, parce qu'il a décidé de vivre sa vie à côté de sa carrière de pilote.

C'était quand même un choix risqué : la première année qu'il a fait ça, il s'est fait démonté par les médias car il n'était soi disant plus dans le coup ! Mais il a assumé et il a réussi ! A Bakou, on a pris l'avion avec lui : il a dormi tout le trajet le jeudi. On se dit qu'il n'est pas calé mais en fait si, ça suffit. En fait, il peut avoir un tel rythme car les voitures ne sont pas exigeantes.. »


Pour finir, quelques mots sur l'évolution de nos deux pilotes français ?

« Pour Pierre, c'est un peu difficile, mais le potentiel est là... surtout qu'il y a Max (ndlr : Verstappen) à côté. Il ne faut pas oublier que Pierre est le remplaçant de Ricciardo alors que Ferrari par exemple a pris Charles pour construire sur l'avenir. Du coup, ce n'est pas la même atmosphère pour Pierre...

Chez Romain, j'admire sa capacité à revenir après chaque coup dur. A sa place, je serai détruit et j'aurai certainement arrêté. Il est exposé à la critique, et dans ces moments, il n'y a peu de monde pour lui dire qu'il est bon ! Pour l'instant, il a moins de points face à Magnussen mais à chaque fois il est là en fin d'année. Je trouve qu'il emmène bien son équipe mais est-ce que ce sera suffisant pour continuer ?  »


« À sa place, je n'aurai pas pu revenir dans le paddock ! »( sur le crash de Grosjean l'an dernier à Bakou en course, sous Safety Car )



Merci pour cette interview Franck... Pour finir sur toi, combien de temps souhaites-tu rester à cette place à Canal ?

« C'est difficile de parler d'avenir car je ne sais même pas si je serai là l'an prochain ! Mais j'aime travailler avec la chaîne et mon job est chouette : je suis fier d'avoir eu ça après ma vie de pilote.
 »

Extrait du Jeux F1 2013

De notre envoyé spécial à Monaco


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