> > > > Interview – Alain Prost (Renault F1 Team) : "il y a un problème de perception de notre statut d'équipe d'usine"

Interview – Alain Prost (Renault F1 Team) : "il y a un problème de perception de notre statut d'équipe d'usine"

Conseiller technique du Renault F1 Team, "le Professeur" justifie la progression de son équipe et contredit l'impression de stagnation, en plein cœur d'un début de saison difficile.

© Renault - Alain Prost, une expérience et une légitimité au service de l'écurie française, avec sa fonction de conseiller technique © Renault - Alain Prost, une expérience et une légitimité au service de l'écurie française, avec sa fonction de conseiller technique

Si le Grand Prix de Monaco nous a permis de vous offrir un inside avec le Renault F1 Team, nous vous avons également gardé une autre surprise... un entretien avec Alain Prost ! Réalisé avec plusieurs confrères journalistes, nous avons pu rencontrer "le Professeur" pendant 30 minutes.

Au menu, une discussion variée, sur la situation actuelle et les perspectives de l'engagement de l'écurie française dans la discipline reine. Voici la retranscription d'une interview riche, que l'on aurait aimé voir durer encore plus longtemps tant la parole du quadruple champion du monde est précieuse.

Alain, comment analysez-vous le début de saison du Renault F1 Team, qui n'a récolté que 14 petits points en six courses ?

«  Le début de saison n'est évidemment pas tout à fait celui que l'on espérait. Bien que l'on ait vu cet hiver lors des essais à Barcelone que ce n'était pas si évident de voir où l'on pouvait se positionner dans la hiérarchie.

Tout d'abord, nous avons rencontré un problème de fiabilité moteur en début de saison. Je ne vous le cache pas, ça a perturbé notre développement, notamment du côté du design du moteur. Vous prenez le deuxième Grand Prix à Bahreïn, on aurait du finir 6e et 9e, finalement, on a marqué zéro point : ça a changé beaucoup de choses dans notre progression...

C'est ça la Formule 1, quand vous avez des points et une bonne position, vous avez le moral. À l'inverse dans notre cas, nous sommes retombés dans une dynamique négative : surtout que c'était inattendu, on a du analyser les moteurs de fond en comble... À partir de là, nous n'avons plus du tout eu les mêmes repères. »

Et ensuite ?

« Nous sommes arrivé dans une autre phase, un peu plus positive : après Bahreïn, la fiabilité s'est améliorée très vite. Il y a eu aussi pas mal de développement sur la performance du moteur. Bien sûr, il nous en manque un peu face à Mercedes, mais on peut dire que l'écart s'est rétréci par rapport à l'an dernier. Sur ce domaine, on est désormais relativement confiant. Quand on fait cette analyse, on voit que la difficulté vient surtout du châssis : actuellement, on n'est pas au top de ce côté là. »

Quel est le problème justement pour ce châssis de la R.S.19 ?

« Le problème vient des pneumatiques avec des enveloppes plus fines (ndlr : diminution de la bande de roulement) et des systèmes de chauffe différents (ndlr : la température des couvertures chauffantes à l'arrière a diminué entre 2018 et 2019, passant de 100°C à 80°C). Cette année, la fenêtre d'utilisation du pneumatique est incroyablement étroite ! Cela vaut pour toutes les équipes de la grille mais de notre côté, on souffre beaucoup, ce qui impacte les appuis aérodynamiques sur la voiture.

Donc c'est un peu compliqué. On sait qu'il nous manque beaucoup de choses mais on n'exploite pas aussi tout le potentiel que nous avons encore à disposition .

Après, l'analyse que nous faisons ici se fait forcément par rapport à l'objectif que l'on se fixe. Si on avait fixé l'objectif d'être champion du monde cette année, on pourrait effectivement être inquiet ! En revanche, si l'objectif est d'amener l'équipe au top ces prochaines années, comme c'est le cas actuellement, il y a encore de quoi être serein. »

On a quand même l'impression que Renault végète depuis quelques années...

« Non, je ne suis pas d'accord avec ce constat ! Quand on rachète l'équipe en 2015, surement un peu trop tard dans la saison d'ailleurs, il y avait du monde mais il n'y avait plus rien en structure !

Il a fallu tout reconstruire, ce qui n'a pas été simple : nous sommes peut-être dans la période la plus compliquée de la F1, avec ce moteur hybride d'une complexité incroyable et ces règlements qui font que 80% de la performance est du à l'aérodynamique. Et sur ce point, il faut du personnel en nombre et de qualité, tout en ayant encore de l'argent pour faire des simulations en soufflerie... Nous n'avions pas tout ça quand nous avons racheté l'écurie !

Vous savez, pour embaucher des ingénieurs de qualité, le délai d'attente peut aller jusqu'à un an et demi (ndlr : il y a souvent un délai de carence de plusieurs mois pour l'arrivée d'un ingénieur dans une nouvelle équipe). Tout ces éléments que j'évoque ne sont pas des excuses. Mais c'est pour ça que vous ne m'avez jamais entendu parler des objectifs fixés sur le long terme, je reste prudent ! »

«  Quand vous êtes un constructeur aussi expérimenté que Renault, vous avez l'image d'une puissance. C'est un piège ! »

Extrait du Jeux F1 2013

Mais alors, quel est l'intérêt pour un constructeur comme Renault d'être en Formule 1 si c'est pour ne pas avoir de résultats et être juste considéré comme une écurie moyenne ?

«  C'est ça le problème, il y a ce problème d'image ! Nous sommes perçus comme une grosse équipe mais on vient seulement de rénover Enstone ! On a embauché 200 personnes depuis un an et demi, un peu plus pour Viry-Châtillon. On est 1 200 sur les deux sites, ce qui reste 50% de moins que les grandes équipes comme Mercedes et Ferrari.

Mais on ne peut pas et on ne veut pas faire plus ! Ce serait idiot avec l'arrivée du réglement 2021, où l'on commence seulement à travailler dessus. Et vu qu'on ne connait pas la limite pour le budget on ne peut pas faire de répartition. On espère en tout cas qu'il sera à notre niveau et pas à celui de Mercedes ou Ferrari qui ont deux fois plus d'argent, c'est l'une des clé des accords Concorde à venir. ,

Pour moi Il faut s’inscrire sur la durée : j'ai toujours considéré que pour une marque comme Renault, être en F1, c'est déjà important. Renault a une histoire, une tradition mais on ne parle pas à seulement Monaco ou à la France, on le fait aussi avec le monde entier, et des pays comme la Chine, la Russie, ou ceux de l'Amérique du Sud. La Formule 1 est un moyen de communication et de marketing énorme.

Alors évidemment il faut que l'on soit un peu meilleur au classement mais il y a un problème de perception de notre statut d'équipe d'usine, face à des équipes comme les équipes B, c'est le cas de Haas par exemple. C'est pour ça que Cyril Abiteboul tiquait récemment ; on fait face avec des équipes avec des grands moyens comme Mercedes et Ferrari et des équipes B qui sont adossées à ces grands noms. Nous à Renault, nous sommes un peu au milieu de tout ça. »

« C'est peut-être la période la plus difficile depuis notre retour en 2016. Mais l'engagement de Renault est indiscutable : qu'est ce que vous feriez d'autre que la F1 pour avoir la même image et la même notoriété que nous pouvons avoir actuellement ? »

Extrait du Jeux F1 2013

En tant que conseiller technique, quels conseils apportez-vous pour permettre à Renault de remonter une situation mal engagée ?

« Elle n'est pas mal engagée, elle est compliquée. Mon rôle est d'être derrière l'équipe et de l'accompagner au mieux. Sur les détails, ce n'est pas moi qui vais dire aux ingénieurs de modifier les crans des barres anti-roulis. Simplement j’essaie d'apporter mon expérience de l'organisation d'une équipe. En ayant déjà connu des structures fortes et un peu moins fortes, je peux voir plus facilement ce qui marche et ce qui ne marche pas.

Mais vous savez, ce que je dis souvent, c'est que quand vous êtes à un niveau de performance comme le notre aujourd'hui, c'est difficile : si on avait progressé plus ce qu'on avait imaginé, je peux vous dire que le travail que vous êtes à ce moment là est complètement différent. Ce serait plus facile pour tout le monde, qui travaillerait dans le détail. Là nous sommes encore obligé d'aller dans le général. »

« Mon rôle est de parler et d'échanger entre les différentes parties de l'équipe. Je suis aussi engagé sur la discussion des nouveaux accords commerciaux. Je fais tout ce qui est possible pour augmenter notre niveau et donner à Renault une assise pour le futur.  »

Extrait du Jeux F1 2013

Pour réussir, faudrait-il que Renault investisse encore plus ?

« Ce n'est pas dans la culture de l'équipe : il faut un investissement raisonnable. Nous faisons donc encore les choses étape par étape. »

Pour finir,  Alain, qu'est-ce qui vous fascine encore dans cette ère de la F1 actuelle ? Qu'est ce qui maintient votre propre engagement ?

« Eh bien, c'est que la F1 soit un sujet sans fin, qui se renouvelle sans arrêt. Il faudrait d'ailleurs que la technologie actuelle s'améliore encore: ce serait bien d'avoir une nouvelle évolution technologie par exemple, en allant vers un moteur à hydrogène ou avec une pile à combustible. Comme avec l'hybride, prenons un temps d'avance et profitons de la F1 pour franchir le pas et proposer une technique pour la voiture de Mr Tout le Monde ! Mais il faudrait que cela soit validé par toutes les équipes...  »

Et pour signer un changement de règlement, il y a aussi beaucoup d'influence et de politique. Un peu comme à votre époque chez Prost Grand Prix : avec le recul, cela vous a-t-il bien apporté ?

« Cela m'a surtout montré les côtés négatifs... vous savez la veille où j'ai signé, je ne voulais plus le faire pour des raisons économiques et politiques. »

« Pour l'heure, je pense qu'il faut rester serein, faire le dos rond et continuer de travailler. C'est évident que Renault ne dépensera jamais autant d'argent que Mercedes ou Ferrari... nous comptons sur les nouveaux accords Concorde de 2021. »

Extrait du Jeux F1 2013

Interview réalisée à Monaco le vendredi 24 mai


Prost, Interview et Renault Suivant Précédent Imprimer l'article Envoyer l'article par e-mail à un ami




Laisser votre avis
Conditions d'utilisation
  • Les commentaires n'engagent que son auteur,
  • Le site ne peut être tenu responsable lors de conflit ayant pour origine un commentaire publié sur le site,
  • Les commentaires irrespecteux ou insultants seront supprimés,
  • Le site se réserve un droit de modération et de suppression.
Optimisation





Ce site internet est non officiel et n'est associé, par aucun moyen, avec les entreprises du Formula One Group. Plus d'information dans nos mentions légales.